Questions sur une nouvelle approche psychothérapeutique par Anna Lietti

Article publié dans le quotidien LE TEMPS le 20 janvier 2012


Notre réalité intérieure est multiple

«Il y a deux filles en moi» chantait Françoise Hardy. Il y en a bien plus que ça, précise Richard Schwartz, concepteur d’un modèle original de psychothérapie, au croisement entre l’approche systémique et la plongée dans le psychisme: il y a toute une «famille» en nous.
Le Système familial intérieur (IFS) est arrivé des États-Unis en Europe via l’Allemagne, il y a dix ans. Son promoteur français, François Le Doze, est un neurologue qui rêve de retrouvailles entre la psychologie et la neurologie. L’avocat est crédible, le modèle «potentiellement intéressant», concède Yves de Roten, responsable du Centre de recherche en psychothérapie du Département de psychiatrie du CHUV à Lausanne. Ne lui reste plus qu’à faire ses preuves. François Le Doze sera à Lausanne le jeudi 26 janvier pour le lancement de la première formation IFS en Suisse. Rencontre exploratoire.

Le Temps: Comment le neurologue que vous êtes en est-il venu à la psychothérapie ?

François Le Doze: J’ai commencé par faire ce que j’avais appris : m’occuper du dysfonctionnement des organes. Mais avec l’intuition, dès le début, que ce n’était pas suffisant. Que la maladie s’articule avec les expériences de vie et qu’en mettant en jeu le psychisme, on doit pouvoir agir sur elle. Encore faut-il savoir comment : dans l’IFS, j’ai trouvé un outil efficace, qui a des effets durables sur les symptômes. Je l’ai trouvé un peu par hasard : je m’étais inscrit à un séminaire par intérêt personnel. J’ai appliqué le modèle à un patient migraineux, qui s’est tout de suite senti mieux et m’a envoyé sa femme. C’est ainsi que cela a commencé.

– Ça n’aurait pas marché avec un malade de Parkinson ou de sclérose en plaque.

– Je me limite aux maladies réversibles. Les maladies auto-immunes, notamment, comme le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde. Suite aux bons résultats obtenus, j’ai mis sur pied, à l’hôpital de Caen où je suis neurologue, une consultation de médecine psychosomatique. Les patients qui y consultent ne sont pas a priori en demande de psycho-thérapie; un des atouts de l’IFS est d’être facilement accepté par des personnes qui ne seraient pas allées spontanément chez le psy.

– Que leur dites-vous de si convaincant?

– «Il y a des parties de vous qui sont impliquées dans la maladie. Peut-être qu’en les aidant, on peut arriver à vous soulager. Êtes-vous partant pour essayer?» C’est un langage qui parle intuitivement aux gens et ils acceptent. Ce faisant, ils ont déjà intégré un concept fondamental: ce n’est pas eux qui sont malades mais une partie d’eux parmi d’autres. Car notre réalité intérieure est multiple, composée de plusieurs sous-personnalités, souvent fragilisées ou en conflit entre elles.

– L’idée de la multiplicité du psychisme n’est pas nouvelle.

– Non, on la retrouve par exemple chez Freud et Jung. L’originalité de l’IFS est de l’articuler avec l’autre pilier du modèle : le Self, cette instance que d’autres appellent la conscience, et qui est le guide naturel du système intérieur. L’en-jeu, c’est de rendre au Self la maîtrise de la vie psychique pour une coexistence harmonieuse entre les parties, dans un climat de confiance restaurée.

– Le Self, écrivez-vous, est doté de «qualités inaltérables comme la compassion et la confiance». C’est une vision bien optimiste de l’être humain!

– C’est ce que nous constatons dans notre pratique. Pour peu qu’elle soit dégagée des contraintes internes, l’instance du Self manifeste ses qualités naturelles et devient un «bon guide».

– L’autre originalité de l’IFS est d’employer les techniques de l’analyse systémique. Qu’en-tend-on par là ?

– Richard Schwartz a été formé à l’approche systémique qui considère l’individu non pour lui-même mais comme membre d’un système, en l’occurrence familial. Peu à peu, en s’intéressant aux individus eux-mêmes, il s’est rendu compte que notre réalité intérieure fonctionne comme un système familial extérieur : il y a, par exemple, le vilain petit canard qui boit trop, le grand frère qui l’humilie, le parent en colère, et chacun a de bonnes raisons d’agir comme il le fait pour maintenir le système à flot. L’enjeu de la thérapie est de persuader les parties qu’il y a un plan B, qu’elles peuvent sortir de leurs rôles figés.

– Pourquoi boit-il trop, le vilain petit canard?

– Ça dépend des systèmes, mais ce qu’on peut dire, c’est que certaines parties en protègent d’autres, qui sont blessées: je me sens mal, je me soulage en buvant.

– Dans le vocabulaire IFS, les parties blessées sont appelées «les exilés», les protectrices «les pompiers» ou «les managers». Ça sonne tellement américain capitaliste…

– Ce sont des termes que l’on n’emploie pas avec les patients. Et l’IFS est loin de constituer un modèle à la gloire des managers et du capitalisme! Pour Richard Schwartz, ce qui nous pousse à la surconsommation, ce sont les parties «pompiers» en nous, qui cherchent à calmer un mal-être. Si on arrive à se passer d’elles, c’est tout le système économique tel que nous le connaissons qui s’effondre!

– Vous appelez de vos vœux «la réunification de la personne malade». Est-ce une utopie ?

– Il y a un mouvement dans ce sens. L’euphorie du tout technique est en train de retomber : au sein de l’hôpital où je travaille, mes propositions ont reçu un accueil impensable il y a dix ans. Et l’IFS s’inscrit dans un courant émergeant de la psychologie qui vise à mobiliser les ressources de la conscience, notamment via la méditation: nous avons de nouveaux outils, très prometteurs. Mais je suis conscient qu’ils doivent encore faire leurs preuves, notamment via la recherche.

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